Mesurer la charge de travail dans les exploitations agricoles de manière plus pertinente qu’au moyen de simples calculs
Photo: Gabriela Brändle,
Agroscope
La charge de travail dans une exploitation agricole ne peut être appréhendée uniquement sur la base du temps de travail, de la main-d’œuvre disponible ou de calculs modélisés. Une étude portant sur 571 exploitations agricoles suisses met en évidence des différences significatives entre la charge de travail mesurée et la charge perçue.
La charge de travail dans les exploitations agricoles est un aspect central de la durabilité sociale, car elle se répercute sur le bien-être des agricultrices et agriculteurs, sur l’attractivité de la profession et sur la viabilité à long terme des exploitations. Or, l’évaluation de la durabilité retient souvent des indicateurs faciles à calculer plutôt que des indicateurs reflétant véritablement la manière dont le travail est vécu. Utiliser une mesure à la place d’une autre peut faire passer inaperçues des exploitations où la charge de travail est perçue comme socialement non durable.
Trois indicateurs, trois dimensions différentes
La présente étude a compilé les données de 571 exploitations agricoles suisses provenant du système d’information sur la politique agricole (SIPA), du modèle LabourScope et d’une enquête en ligne menée auprès d’agricultrices et agriculteurs en 2025. L’étude a comparé trois variables: le temps de travail déclaré par les agricultrices et agriculteurs eux-mêmes, la main-d’œuvre disponible dans l’exploitation et le temps de travail estimé à partir des besoins en temps modélisés. La charge de travail perçue par les agricultrices et agriculteurs a été utilisée comme indicateur indirect (proxy) de la durabilité sociale du travail agricole. L’étude a examiné dans quelle mesure les trois variables étaient corrélées entre elles et reflétaient la charge de travail perçue. Différents types d’exploitations et degrés de diversification ont été pris en compte à cette fin.
Les indicateurs ne sont pas interchangeables
Les trois variables mesurées ont montré une faible corrélation entre elles, ce qui confirme qu’elles rendent compte d’aspects différents de la charge de travail. Le temps de travail déclaré par les personnes interrogées présentait la corrélation la plus forte et la plus solide avec la charge de travail perçue. En revanche, le temps de travail modélisé ne montrait que peu ou pas de correspondance. Quant aux corrélations avec la main-d’œuvre disponible, elles se sont révélées plutôt hétérogènes et, dans l’ensemble, moins significatives. Des différences marquées sont également apparues entre les différents types d’exploitation et selon leur degré de diversification. Le temps de travail déclaré par les personnes interrogées s’est révélé particulièrement pertinent dans les exploitations de grandes cultures et d’élevage de vaches allaitantes. Dans les exploitations laitières, en revanche, aucune des trois variables ne correspondait à la charge de travail perçue, alors même que ces exploitations avaient déclaré les horaires de travail les plus longs. Cela suggère que des facteurs tels que l’organisation du travail, la routinisation des tâches, la flexibilité horaire et l’autonomie, la sécurité financière ainsi que l’intégration sociale jouent un rôle tout aussi important que le temps de travail total.
Implications en matière de politique, de pratique et de recherche
Le monitoring de la charge de travail devrait s’orienter sur l’objectif visé. Les temps de travail modélisés permettent d’estimer le temps nécessaire à des tâches spécifiques, la main-d’œuvre disponible renseigne sur la capacité de travail d’une entreprise et le temps de travail déclaré rend compte des heures de travail réellement effectuées. Si l’objectif est d’éviter une charge de travail excessive, le temps de travail déclaré, combiné à une brève évaluation de la charge effectuée par les personnes concernées, permet de mieux cerner la charge réellement ressentie. Les systèmes nationaux de monitoring des exploitations agricoles et de la durabilité devraient donc intégrer un indicateur fondé sur la charge de travail perçue. Des recherches complémentaires s’imposent, notamment en ce qui concerne la perception de la charge de travail dans les exploitations laitières. Une analyse des facteurs structurels et psychosociaux devrait permettre de mieux comprendre comment les producteurs laitiers perçoivent leur charge de travail. Les services de vulgarisation peuvent s’appuyer sur les temps et charges de travail mesurées pour déterminer si une exploitation a besoin d’une meilleure planification, de main-d’œuvre supplémentaire, d’une réorganisation du travail, d’une mécanisation accrue ou d’un soutien en matière de bien-être général.
Conclusions
- L’étude montre qu’aucun indicateur ne peut, à lui seul, rendre pleinement compte de la charge de travail perçue et permettre l’évaluation de la durabilité sociale du travail agricole.
- Le temps de travail déclaré, la main-d’œuvre disponible et les besoins en temps modélisés répondent à des questions différentes. Dans la présente étude, le temps de travail déclaré s’est révélé l’indicateur indirect le plus fiable de la charge de travail perçue.
- Les indicateurs des systèmes de monitoring devraient par conséquent être ajustés aux objectifs visés. Lorsqu’il s’agit d’identifier une charge de travail excessive, il est préférable de recueillir directement les impressions des agricultrices et agriculteurs. Les indicateurs structurels et basés sur des modèles restent des outils importants pour la planification du travail, mais ne devraient pas être considérés comme des substituts pour la charge perçue.
- Une approche pluridimensionnelle, tenant compte du type d’exploitation, offrirait une base plus solide pour la détection précoce de situations de surcharge, pour la vulgarisation et pour la politique agricole.
Référence bibliographique
Do commonly used workload indicators capture the social sustainability of farm workload? Evidence from Switzerland.



